Tribune: « Accordons à l’Union européenne la couverture médiatique qu’elle mérite ». (Les Echos-3 Novembre 2020)

L’épidémie a démontré mieux qu’aucun discours la nécessaire action de l’Union européenne. Les effets de la politique européenne se manifestent aujourd’hui concrètement dans le quotidien des citoyens européens, que ce soit pour gérer le volet économique ou sanitaire de la crise actuelle. Pourtant, en France, l’actualité communautaire demeure la grande absente de la couverture des enjeux politiques réalisée par les principaux médias audiovisuels.

Face aux effets de la pandémie, l’Union européenne a su se mobiliser pour soutenir les économies
des pays les plus atteints, initier la coordination des politiques sanitaires nationales ou encore
participer au financement du chômage partiel au sein des vingt-sept Etats membres. Le plan « France
Relance » bénéficiera également de près de 40 milliards d’euros de financements européens parmi
les 100 milliards mobilisés pour retrouver la croissance.

Capitales dans l’effort d’après crise, les réalisations communautaires se voient assignées une place
mineure dans l’actualité française. A titre d’exemple, le discours annuel sur l’état de l’Union
européenne de la Présidente la Commission européenne, prononcé le 16 septembre au Parlement
européen, n’a été diffusé sur aucune chaîne d’information en continu, pas même celle du service
public. Surtout, la prise de parole d’Ursula von der Leyen n’a même pas été traitée dans certains des
principaux JT français, les 13H de France 2 et TF1 et le 20H de la première chaîne.

La difficile visibilité de l’Union européenne à la radio et à la télévision

L’événement illustre un état de fait persistant : les médias audiovisuels français ne parviennent pas à
couvrir largement l’actualité des institutions européennes. Une étude de la Fondation Jean Jaurès et
de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) démontrait en 2019 que les journaux d’information des
principales chaînes de télévisions et de radios hexagonales ne consacraient que 3 % de leur temps
d’antenne aux enjeux européens.

La mise en lumière du débat public européen sur nos écrans constitue pourtant un enjeu majeur. 73
% des Français se déclaraient en 2018 mal informés sur les questions européennes, se plaçant en
dernière position parmi les Etats membres de l’Union. Comment espérer que nous puissions être
des citoyens européens avertis si nous ne pouvons prendre connaissance de l’actualité de l’Union ?
Or, la télévision constitue toujours le premier moyen d’information sur le territoire. 46 % des
Français y ont recours en priorité pour se tenir informés de l’actualité nationale et internationale.
D’où le besoin d’agir en premier lieu sur ce média pour faire progresser la connaissance de l’Union
dans l’Hexagone.

On peut reconnaître que les freins à la visibilité des enjeux européens ne sont pas du seul fait des
rédactions. Ces dernières font face à la difficulté de couvrir une actualité communautaire où les décideurs s’expriment en 27 langues différentes et représentent des institutions peu connues des
Français. De plus, la langue anglaise tend à devenir hégémonique dans les communications officielles.
Charge à l’Union européenne et aux instances nationales de réduire à l’avenir ces freins à la visibilité
de la vie politique communautaire, notamment en veillant au respect du multilinguisme dans les
communications de l’Union.

On peut toutefois observer que les principaux médias audiovisuels français ne font pas de l’actualité
de l’Union une priorité. En témoigne le nombre de correspondants permanents à Bruxelles, deux fois
inférieur au nombre de journalistes allemands présents dans la capitale européenne. En ce sens, on
note les perspectives encourageantes ouvertes par la chaîne Arte, qui affiche des audiences en
hausse constante sur la base d’une ligne éditoriale faisant la part belle à l’Europe et à l’international.
Selon l’INA, le journal du soir de la chaîne franco-allemande consacre une proportion près de deux à
trois fois supérieure de son temps d’antenne aux questions européennes par rapport à ses
concurrents directs, sur France 2, TF1 ou encore M6.

Préparer la présidence française du Conseil de l’Union européenne

Face à ces tristes constats, nous proposons aux acteurs du sujet d’entreprendre une série d’actions
destinées à améliorer la couverture des enjeux européens. Et ce, en vue d’initier des progrès
concrets d’ici à la présidence française du Conseil de l’Union européenne en 2022.

En premier lieu, l’Etat a les moyens de lancer une dynamique en faveur de la couverture médiatique
de l’Union en en faisant l’une des priorités de l’audiovisuel public. Nous encourageons le Ministère
de l’Europe et des Affaires étrangères et le Ministère de la Culture à proposer un « Pacte pour la
visibilité de l’Union européenne » à Radio France, France Télévisions et France Médias Monde. Ce
mode de fonctionnement est utilisé avec succès depuis 2019 au service de la couverture médiatique
des territoires d’Outre-Mer. Il vise à instituer des indicateurs chiffrés permettant de matérialiser les
progrès à réaliser par les chaînes.

Les outils de mesure évoqués ici sont à élaborer avec les rédactions pour allier des éléments
quantitatifs – relevé du temps d’antenne consacré à l’Europe, nombre de sujets réalisés dans
d’autres pays – et qualitatifs, comme le type d’émissions axées sur l’Union et leurs heures de
diffusion. Une instance composée d’élus, de journalistes et d’organisations de la société civile pourra
suivre la mise en oeuvre de ce Pacte et conseiller les chaînes face au défi que constitue une plus
grande couverture des enjeux européens à la télévision et à la radio.

En parallèle, nous appelons également le CSA à se saisir du dossier au titre de sa mission de
déontologie de l’information. A l’image de son initiative en faveur de la visibilité du sport féminin,
l’instance est en mesure d’imaginer une initiative pour encourager la progression des diffuseurs en ce
qui concerne la visibilité de l’actualité européenne dans leurs journaux télévisés. Et ce, via des
accords de gré à gré avec les chaînes en vue de la présidence française de 2022, associés à des études
régulières de la couverture des enjeux européens sur l’ensemble des chaînes publiques et privées.
L’autorité de suivi de l’audiovisuel pourra ainsi valoriser l’engagement des réactions les plus
proactives et maintenir une pression positive sur l’ensemble du secteur.

Enfin, car il ne saurait y avoir d’actualité sans journalistes, nous appelons l’Etat à accompagner les
médias dans l’emploi de correspondants permanents en charge du suivi des institutions
européennes. Un espace de co-working soutenu financièrement par les pouvoirs publics pourrait
utilement rassembler les reporters de l’ensemble des rédactions françaises actives à Bruxelles et à
Strasbourg. Il s’agirait d’un lieu ouvert conçu pour donner un cadre de travail favorable aux équipes
de journalistes suivant ponctuellement ou de manière pérenne la politique de l’Union. Et ce, sans
influer sur les projets éditoriaux. Les pouvoirs publics favoriseraient ainsi sur les plans logistique et
financier l’implantation de nouveaux correspondants européens, tout en renforçant la visibilité du
corps de presse national auprès des institutions communautaires.

Fabrice Pozzoli-MoTribune du Mouvement Européen – France et de l’Association des Journalistes Européens proposée à co-signature. Publiée en version courte dans le Journal les Échos le 3 Novembre 2020 

Liste des signataires :

Véronique Auger, Journaliste, Présidente de l’Association des Journalistes Européens

Théo Verdier, Vice-Président, Mouvement Européen-France

Laurence Aubron, Journaliste, Fondatrice et Dirigeante d’Euradio

Eric Andrieu, Député européen, Socialistes et Démocrates

Jean Arthuis, Ancien Député Européen Renew Europe

Yves Bertoncini, Président du Mouvement Européen-France

Aymeric Bourdin, Président, Atelier Europe

Martine Buron, Présidente, Fédération Française des Maisons de l’Europe

Marie Caillaud, Présidente, Jeunes Européens-France

Jean-Marie Cavada, ancien Député Européen et ancien Président de Radio France

Ilana Cicurel, Députée européenne, Renew Europe

Amandine Clavaud, Responsable Europe, Fondation Jean Jaurès

Arthur Colin, Vice-Président, Sauvons l’Europe

Karima Delli, Députée européenne, Verts / Alliance libre européenne

Michel Derdevet, Président, Confrontations Europe

Daniel Desesquelle, Journaliste, Radio France Internationale

Dominique Deshayes, Présidente, Association Internationale des Anciens de l’Union
Européenne

Laurence Farreng, Députée européenne, Renew Europe

André Gattolin, Sénateur, La République En Marche

Edouard Gaudot, Vice-Président, Europe Citizen Campus

Jean-Dominique Giuliani, Président de la Fondation Robert Schuman

Sylvie Guillaume, Députée européenne, Groupe S&D

Nora Hamadi, Journaliste, Arte

Olivier Klein, Président, Ligue Européenne de Coopération Économique

Stéphane Leneuf, Journaliste, France Inter

Jean-Baptiste Letondeur, Journaliste, Rédacteur en chef adjoint Radio France Internationale

Marie-France Mailhos, Présidente, Association européenne de l’éducation – France

Martine Méheut, Présidente d’honneur, Citoyennes pour l’Europe

Olivier Mousson, Président, Société d’Encouragement à l’Industrie Nationale

Ophélie Omnes, Présidente, Union des Européens Fédéralistes France

Fabien Perrier, Journaliste

Aline Robert, Journaliste, co-fondatrice de Climatico

Denis Simonneau, Président EuropaNova

Sabine Thillaye, Députée, Présidente de la Commission des Affaires européennes

Catherine Trautmann, ancienne Maire de Strasbourg et ancienne Ministre, Parti socialiste

Marie-Pierre Vedrenne, Députée européenne, Renew Europe